La définition de consultorio m’est encore inconnue, c’est
entre la posta (les urgences) et l’hôpital public, et c'est
bien loin des cliniques privées. Je devais me rendre dans l'une
d'entre elles au départ, peut-être parce que leur site internet était
plus clair, mieux expliqué, aussi parce que mon hôtesse m'avait montré
comment elle elle faisait, donc j’avais su prendre rendez-vous, et
enfin ça devait surtout être parce que devant elle en espagnol j’avais
prononcé le mot clinica sans comprendre qu’il voulait dire
clinique, établissement privé, donc payant (je ferai attention
maintenant, même en français).
Après ce n’était pas une histoire de paiement mais d’urgence, de toute
urgence m’avait dit le français, le bon médecin français chauve et
alarmiste qui m’avait raconté qu’en Tunisie après six mois de voyage
et une morsure un homme était mort de retour chez lui - un cas d’école
! On ne nous disait pas ça en médecine avant : avant, la rage se
déclarait au bout de deux semaines, si vous ne l'avez pas à leur issue
et bien, vous ne l'avez pas. Par contre si vous l'avez vous mourez.
Au début il m’a prise pour une idiote car il a paniqué avec la
nouvelle, ensuite il m’a raconté ça, puis il m’a dit de rapidement
trouver un lieu de prise en charge pour me faire vacciner, et m’a même
conseillé d’envoyer un mail à mon assurance médicale de voyage pour
lui demander où me rendre pour une vaccination d’urgence dans la
région où je suis.
J’attends encore la réponse.
Après y’avait très peu de risques, et les chiens qui m’avaient mordu
selon moi ils venaient d’une maison, parce que j’étais pas seule dans
cette rue ; si ces chiens étaient fous ils en auraient mangé davantage
des chevilles, ils ont eu peur de moi qui ai surgi des fleurs, enfin
j’en suis presque sûre, mais au
consultorio à deux reprises on m’a demandé d’où ils venaient
les chiens on m'a dit deux fois : callilleros ??? quelque
chose comme ça, et donc oui, j'ai dit, des chiens dans la rue, perros
en la callé donc qu’est-ce que j’en sais moi s’ils étaient à quelqu’un
et biens portants, ohlala mais rien ! Là-bas au
consultorio on n’a pas insité sur le risque. Personne ne m’a
fait peur, au contraire, il fallait faire parce que c’est tout, on
fait au cas où, même si y’a presque rien, même si y’avait un jean, car
on ne sait pas, car il y a eu du sang. J'ai demandé à mon hôtesse si
elle était vaccinée, elle m'a dit non, elle aurait pu rajouter
chalance après si elle parlait français et aimait les jeux de mots.
Sauf que la dame, la dame qui m’a le plus parlé, elle m’a demandé de
lui dire quelque chose en français et j’ai dit
"Merci beaucoup pour votre aide" (en joignant les mains comme
l’emoji)"
mais je voulais dire
« madame vous êtes belle et calme on dirait la falaise par-dessus la
mer où les gens les gens ne se jettent plus, celle en bas de chez moi
là qui abrite la belle plage en crique, celle dont on a coupé la tête
il y a quarante ans car trop de gens y montaient pour se jeter dans le
pacifique : vous êtes la falaise qui ne regarde plus les morts tomber,
vous êtes pleine d’herbe de vie et de tristesse car vous ne savez pas
si c’était mieux avant, quand il y avait l’escalator vers l’au-delà
vous êtes, madame, vivante et pleine de sagesse, on dirait vraiment la
falaise, vous êtes la reine des médecins. J’ai dessiné votre
silhouette l’autre jour, en me promenant sur ce bout de la ville, je
ne savais pas que c’était vous qui par la grâce priait pour que je
sois sauvée. »
Elle me souriait comme on fait aux enfants et tout ce que je disais
avait l'air de l'intéresser. Elle parlait lentement pour que je
comprenne bien.
Ensuite, nous sommes sortis dehors, devant le
consultorio avec mon sauveur, chauffeur, seul ami et ma seule
bonne idée, celui qui m’avait amenée dans cet endroit. Parce que je
n’avais pas mon passeport on est redescendus chez moi : je n’avais
jamais fait de scooter jpp j’étais heureuse je n’avais pas prévu ça en
achetant ma bière à 17h dans l’épicerie où il travaille. C’était là
que je lui avais appris qu’il me fallait retourner à Santiago pour
recevoir le vaccin antirabique post-exposition. Je n’avais trouvé
rendez-vous pour cette raison précise que là-bas. Mais je m'étais mal
informée... On m'a dit, c’est bizarre qu’il ne soit qu’à Santiago, ce
vaccin… En plus tu devras payer cher…
Après pourquoi je raconte cette histoire qui n’est pas si folle ? Ça
m'a donné l'impression de trouver quelque chose, mais tout s'est
arrêté d'un coup. Je voulais parler de la rage en long et en large,
tout ce que je sais c’est qu’elle n’est pas éteinte, au contraire elle
a l'œil entrouvert elle sommeille doucement elle sursaute elle fait
BOUH comme ce que je devrai dire aux chiens qui m’attaquent désormais.
La rage vit encore, tout comme la haine qui passait il y a trois jours
au cinéma du centre-ville, je n'y suis pas allée.
Quand on a la rage on a aussi peur de l’eau, vous entendez ? Il n’y a
aucun moyen de soigner la rage une fois qu'elle s'est déclarée, ça
veut dire qu’on en meurt avec la haine de l’eau…
J’ai vu un autre chien il y a deux jours, j’ai eu le malheur de
plonger dans ses yeux, ils m’ont hypnotisée et terrifiée. On s’est
regardés longtemps, et je repense souvent à lui, il tremblait, il
avait les morts, ensuite il m’a crié dessus avec sa grande gueule et
il m’a suivie en criant. Il ne fallait pas montrer que j’avais peur
alors j’ai continué de marcher et mes épaules se sont baissées en
respirant.
C’était ce qu’on m’avait dit, ne pas montrer la peur, mais en plus il
faut leur crier dessus, je l’ai appris par mon hôtesse après
l’attaque. Il faut crier en marchant, non ? Il ne faut pas partir en
courant surtout, mais il faut continuer de marcher je crois, car si je
m'arrêtais pour crier les canines me trouaient vraiment. Je
n'arriverai pas à tout faire en même temps. Là elles avaient ripé sur
le tissu.
Après deux-trois rues j’avais regardé ma cheville droite, là où
j'avais un peu mal ; ça allait, c'était juste rapé, un peu rose, il y
avait mon jean. Je me souviens très bien m’être imaginée en short ;
j'avais hésité à mettre un short ; je pince les yeux comme si des
lames s'y glissent, heureusement que je n’ai pas mis de short
ohlala.
Donc j'ai continué et trouvé la grande rue dont on m'avait parlé,
celle avec tous les bars. Par curiosité j’ai soulevé le tissu
par-dessus ma jambe gauche,
oh non, je saigne ici, oh non
J’ai tout de suite appelé mon amie qui connaît cette ville, elle m’a
dit :
« ah merde oh t'inquiète c'est rien tu peux filmer la rue je veux voir
stp »
j'ai dit
« non désolée j'ai pas beaucoup de 4g »
Après sa réaction c'était la bonne. Mon cœur battait de panique et de
surprise, j’ai regardé les symptômes de la rabia avec mon unique giga
de 4G, au téléphone mon amie m’a conseillé d'aller voir un ami qu'elle
avait eu ici, qui travaille au bar, de lui demander du désinfectant,
et puis on s’est dit que tout irait bien. Et j'étais d'accord. Au
final c'était un prétexte pour parler à quelqu'un - je n'ai pas assez
de prétextes je ne suis que mon blocage.
Cet ami-là m'a donné ce que je voulais avec de la gentillesse en plus.
Merci.
Je ressens de la gratitude et de la peur.
Je lui ai raconté ma vie à lui aussi je lui ai dit que deux chiens
m’avait attaquée, que j'avais eu peur mais que ça allait, que ce
n’était pas sérieux du tout, très peu profond, mais je n’ai pas dit
que j’étais perdue parce que je ne pouvais pas faire demi-tour, que
devant moi je ne savais pas vraiment ce qu'il y avait, car je ne vois
qu'avec un œil et ne parle qu’une demie langue. Mais c’est pas grave,
tout le monde est très gentil.
J’ai omis de préciser que juste avant que ça n’arrive je discutais
justement avec mes camarades pour savoir comment rendre quelque chose
sur ce carnet. Il était 18h. Le soleil s'en allait c'est toujours beau
quand il s'en va, j’allais bien trouver des idées dehors. J’étais
allée revoir le gars du magasin à côté, il est beau et il a mon âge,
mais on ne se comprend pas, et en sortant de son magasin, j’avais
trouvé un chemin magnifique recouvert de fleurs, qui se termine dans
une rue toute simple où les deux chiens avaient voulu me manger.
(C'est comme ça que j'ai traduit au début, parce que je ne savais
pas dire mordre.)
Quelle chance, moi qui voulait travailler sur le système médical !
J'étais justement sortie pour ça : voir comment on soigne ici !
C’est donc ce garçon qui m’a proposé de l'attendre, le jour d’après,
quand je lui ai demandé quand est-ce qu’il finissait (dans 40 minutes)
: j’ai dit oui, de toute façon je comptais aller à l’hôpital dont il
venait de me parler, enfin aller en centre-ville, pas retourner chez
moi. Je pensais qu’on irait à pied, je venais d’ouvrir ma canette,
mais il a fini son travail, il m’a fait un salut il avait deux casques
dans la main on est allé jusqu’à sa moto j’ai engloutie ma bière j’ai
demandé où nous allions il a dit hospital mais je n’ai quand même rien
compris. Je croyais qu’on irait plus tard, qu’on devait repasser
chercher quelque chose chez lui. Il pleuvait nous avons pris une
colline, il a demandé à une femme assise devant un bâtiment s’il
pouvait se garer en haut, elle a dit qu’elle n’en savait rien. Jusque
là je croyais encore qu’on allait chez lui mais on a tourné à droite
et on est immédiatement rentré dans une salle d’attente remplie de
gens, ça ressemblait à des urgences. Il a parlé à la dame d’un tout
petit accueil pour moi en disant que deux chiens m’avaient mordu les
jambes. Elle a pris mon nom, elle riait facilement, je n’avais pas mon
passeport, puis on a attendu une demie heure avec les autres
personnes, il y avait une petite fille qui s’ennuyait et répétait les
noms que le médecin annonçait en passant la porte blindée où se
faisaient les consultations que deux carabineros ont traversé
en direction de la sortie, tenant entre eux un homme aux yeux abimés.
Passant devant le public, l’homme a dit quelque chose. Ça a fait
ricaner mon sauveur mais je ne sais pas encore conjuguer le verbe
rire... alors je n’ai pas demandé pourquoi il avait ri... Avec lui on
a un peu réussi à discuter, genre c'est quoi ta boisson préférée super
lui c'est le coca, moi le sprite, bon, puis une dame a dit mon nom,
j’ai discuté avec la femme-falaise, mais il me fallait mon passport,
on est allé le chercher, grâce à Dieu sur la moto bleue comme celles
que je mettrais volontiers en fond d’écran.
Il m'aurait été impossible d'en rêver autant.
La jante de sa roue avant s'était cassée hier, je n’ai pas compris
comment, mais hier. De retour au consultorio, on a appelé mon
nom, j’adorais quand elles disaient mon nom. On m’a dit d’aller à
droite après la porte blindée (la première fois que je l’avais passée,
j’étais allée à gauche), dans une petite salle avec plein de paravents
blancs, des lits en cuir et en métal avec par-dessus chaque des
pancartes flottantes, des feuilles A4 glissées dans des pochettes de
classeur, acrochées par des fils, pour organiser la salle : “Cama 1”,
“Cama 2”, “Cama 3”, etc. Le dos des feuilles était vert. Il y avait un
tableau blanc avec des petits conseils écrits de toutes les couleurs
scolaires (rouge bleu vert noir) à destination du service et des
patient.e.s. Il y avait des affiches de prévention pour la
salud mental : que c'est beau, les chiens m'ont amenée au bon
endroit... J’ai pris des photos de la salle, elles sont mauvaises. De
toute façon je vais pouvoir en reprendre, j’y retourne tout le mois ;
il y a cinq doses de vaccin à recevoir contre la rage.
Toutes les dames qui se sont occupées de moi parlaient à une autre
femme qu'elles appelaient docteur, dans une petite salle où tout se
passait. Dans cette salle elles ont copié mon passeport, ont répété
mon numéro de téléphone et mon adresse, et de là venaient les piqures
et le carnet de vaccination antirabique. Mais la femme à laquelle
elles se référaient, je ne l'ai jamais vue.
Dans tout ça je n’ai pas été inquiète, c’est plutôt maintenant, je
n'ai plus de prétexte : qu’est-ce que je vais bien pouvoir faire ?